Cette revue très didactique menée par le Pr Peter Rogers de l’Université de Bristol permet au lecteur de comprendre « pas à pas » la définition générale d’une addiction (plutôt définie comme dépendance depuis le DSM Vi), les débats actuels sur les similitudes et les différences entre addiction alimentaire et addiction aux drogues ainsi que les liens entre « Food-addiction » et Obésité.

Comme les troubles du comportement alimentaire, l’hyperphagie boulimique (BED) et l’épidémie mondiale d’obésité sont couramment attribués à une addiction à certains aliments à haute densité énergétique. L’auteur tente de nous restituer les différentes théories actuelles tout en donnant son point de vue (voir tableau 1 dans son article).

Voici quelques résultats saillants :

– Le « désir irrésistible » vis-à-vis du produit (« craving ») défini dans le concept complet d’addiction est retrouvé dans certaines circonstances (effet d’amorçage de la vue, des odeurs, etc…) et vers certains aliments perçus comme des friandises à « ne pas consommer en trop grandes quantités » ou « supposées interdites », hautement palatables surtout en période de restriction (épisodes de désinhibition, compulsions).

– Une focalisation sur la consommation, avec poursuite de la consommation malgré ses conséquences négatives est visible chez les personnes « addicts » (par exemple pour le chocolat).

– La « tolérance » est définie comme la réduction des effets indésirables dus au produit qui, associée à la diminution des effets de la récompense, entraîne d’une part la maintenance de la consommation et d’autre part une augmentation des doses du produit. Elle n’est pas retrouvée comme telle dans le contexte alimentaire, même si chez certains individus atteints d’hyperphagie boulimique, il est possible de manger en grande quantité lors des crises de « binge eating« . Certains auteurs expliqueraient ce phénomène par l’aptitude du corps humain à anticiper par des mécanismes physiologiques de salivation et de sécrétion enzymatique pour préparer l’organisme et dilater l’estomac, et non comme un phénomène de tolérance.

– Les signes cliniques du « sevrage » si douloureux et impressionnants chez les toxicomanes lors de l’arrêt du produit avec nécessité de continuer la consommation sont absents dans la food addiction. L’auteur reprend de façon bien documentée les études qui sous-tendent la théorie de l’addiction, effectuées chez des rongeurs privés de façon intermittente de saccharose. Ces études montrent des signes de sevrage lors de la privation et d’autres évoquent la participation du système opioïde et du système de récompense dopaminergique. La théorie dopaminergique n’est pas consensuelle ni en terme de localisation cérébrale ni en terme de force. Pour l’auteur de cette revue, ces résultats sur des animaux ne peuvent pas être suffisants pour prouver un phénomène de sevrage chez l’homme même si les épisodes de binge eating après des épisodes de restriction imposée sont cliniquement très similaires.

– Dans le cas des drogues classiques le « liking«  (l’appréciation) diminue lorsque la prise de produit se répète mais le « wanting » (le désir) augmente, provoquant une recherche compulsive de la drogue malgré un plaisir diminué. Dans l’alimentation, les deux notions tendent à être confondues, le plaisir alimentaire étant une somme des deux. Le food liking est dû au plaisir généré dès le contact oral d’un stimulus alimentaire.

– Il existe une superposition comportementale et des mécanismes cérébraux qui sont mis en cause dans le fait de manger et ceux qui sont engagés dans l’abus de drogues. L’activation du système de récompense par certains aliments n’implique pas qu’il y ait « food addiction« . C’est aujourd’hui la notion d’addiction à un comportement alimentaire qui fait consensus (étude Neurofast – voir résumé brèves n°68008).

La prévalence de l’obésité est plus importante que le binge eating et la « food addiction » n’est pas la seule cause de suralimentation dans l’obésité. Il est admis cependant que le binge eating est plus important chez les sujets obèses. De plus, il n’a pas été établi un lien entre une préférence pour les produits sucrés, ou bien lipidiques, et l’obésité ; il semble au contraire que la consommation fréquente d’un aliment conduise à une diminution du wanting et du liking pour cet aliment. Ce seraient plutôt la motivation à obtenir une nourriture, le plaisir à la consommer qui seraient corrélés au poids corporel. Et la suralimentation de produits denses en énergie et peu rassasiants peut contribuer à la prise de poids.

– Enfin, banaliser le concept d’addiction en l’élargissant aux aliments serait contreproductif.

Food and drug addictions: Similarities and differences. Rogers PJ. Pharmacol Biochem Behav. 2017 Feb;153:182-190. Review. *68001

Auteur : Rogers PJ

Documents supports :
Brève Nutrition n°68 - Juin 2017 - N68001