Après avoir souligné l’importance du microbiote dès 2013, l’Institut Benjamin Delessert approfondit sa démarche en consacrant l’édition 2018 de la Journée Annuelle Benjamin Delessert aux relations complexes entre le microbiote, l’inflammation chronique et les grandes maladies de civilisation, dont l’obésité et le diabète. Un sujet aussi passionnant que porteur d’avancées décisives aux plans thérapeutique et sociétal.

L’aventure humaine et scientifique à laquelle nous convie le mot «  microbiote  » commence par un étonnant constat. Le tube digestif de l’être humain héberge environ 100 000 milliards de bactéries de 1 000 espèces différentes, soit jusqu’à dix fois le nombre de cellules qui constituent le corps et les organes pour un poids de 2 kg, supérieur à celui du cerveau.1 Connu de longue date sous le nom de « flore intestinale », cet écosystème est désormais appelé «  microbiote intestinal » à l’initiative des chercheurs qui ont mis à profit les progrès techniques et scientifiques – notamment le séquençage du génome des bactéries –pour mieux comprendre ses interactions avec l’organisme. Et c’est peu dire que les résultats ont été au rendez-vous des espérances…
En quelques années, le microbiote a révélé tant de secrets qu’il s’est imposé comme un axe de recherche majeur, ouvrant d’immenses perspectives à la science et à la médecine pour l’explication et la prise en charge de multiples pathologies, de la dépression à la maladie d’Alzheimer en passant par les maladies inflammatoires et cardio-vasculaires, le cancer, le diabète, l’obésité… Enfin, l’étroite relation qui a été mise en évidence avec le système nerveux central lui a valu le surnom de « deuxième cerveau », expression qui a assuré au microbiote une exposition médiatique plutôt exceptionnelle pour un objet scientifique aussi pointu qu’embryonnaire.

Une clé du système immunitaire

Au plan métabolique, le microbiote remplit un grand nombre de fonctions. Il facilite la digestion des protéines et dégrade les fibres alimentaires que le système digestif ne peut prendre en charge, il participe à la synthèse des vitamines et minéraux pour les rendre utilisables par l’organisme, il a un effet positif sur le cholestérol, il dresse un rempart contre les virus et bactéries nuisibles… Le microbiote, comme les empreintes digitales, est propre à chaque individu. Il se forme à la naissance sous l’action conjointe de la mise en contact du nourrisson avec les germes présents dans son nouvel environnement et de l’arrivée d’oxygène dans l’intestin.
La colonisation bactérienne progresse pendant les premières années de la vie, sachant que des éléments comme la génétique d’une part et, d’autre part, l’environnement, l’alimentation, ou les traitements médicaux administrés dans la petite enfance influent sur l’évolution quantitative et qualitative de cette colonisation (nombre et types de bactéries). «  De nombreux facteurs affectent la mise en place du microbiote intestinal humain après la naissance, aboutissant à un complexe microbien qui semble se stabiliser vers l’âge de deux à trois ans  », précise le docteur Joël Doré, directeur de recherche à l’Inra.2
Arrivé à maturité, le microbiote joue un rôle clé dans le fonctionnement du système immunitaire de l’individu : en distinguant les bactéries « amies », utiles à l’organisme, des bactéries « ennemies », il permet notamment à la paroi intestinale de remplir sa fonction de barrière, empêchant les microbes et bactéries pathogènes de se propager dans l’organisme. Mais pour jouer pleinement son rôle, encore faut-il que le microbiote soit sain et équilibré dans sa composition. Ainsi, un déséquilibre bactérien – que l’on appelle « dysbiose » –peut engendrer une inflammation qui aura pour conséquence d’augmenter la perméabilité de l’intestin et, donc, d’ouvrir le passage à des bactéries pathogènes qui, elles-mêmes, contribueront à maintenir, voire aggraver, l’inflammation, entretenant ainsi un cercle vicieux préjudiciable à la santé.

Une affection chronique et silencieuse

La compréhension de ce mécanisme a permis d’orienter les recherches vers la question de l’inflammation, sur laquelle s’est penchée la dernière édition de la Journée Annuelle Benjamin Delessert (JABD). Conformément à sa vocation, cette réunion d’information scientifique destinée aux professionnels concernés par les questions de nutrition et soutenue par les acteurs de la filière  betterave-canne-sucre française, a proposé un éclairage scientifique porté par des intervenants de haut niveau. À l’heure où les médias s’enthousiasment pour les aliments «  miracles  » (curcuma, polyphénols…) censés lutter contre l’inflammation, cet éclairage arrive à point nommé pour livrer un état des connaissances et des leviers réellement efficaces pour prévenir et traiter l’inflammation.
Qu’est-ce que l’inflammation ? C’est le processus naturel par lequel le système immunitaire réagit à une agression  : pour lutter contre une infection ou  réparer une blessure, celui-ci augmente la production de molécules spécifiques (globules blancs, cellules immunitaires…). Il existe deux types d’inflammations. La première, dite « aiguë », est facilement détectable par des signes (fièvre, douleur, rougeur, gonflement…). La seconde, dite «  chronique  » ou de « bas grade », est une maladie silencieuse qui se développe à l’intérieur du corps pendant des semaines ou des années sans provoquer de symptôme notable. C’est précisément cette inflammation de bas grade que la science a récemment associée à l’augmentation de la masse grasse qui est impliquée dans la plupart des maladies chroniques actuelles  : obésité, diabète, cancers, maladies  neurodégénératives…
Confirmant les résultats d’expérimentations préalablement menées sur des souris, les chercheurs ont mis en  évidence chez l’Homme que l’obésité est associée à une inflammation de bas grade. En effet, en s’installant de manière chronique dans les tissus adipeux, puis dans le foie et le pancréas, l’inflammation de bas grade favorise  l’insulinorésistance préalable à l’obésité et au diabète.3 Si l’on connaît de longue date les causes multifactorielles à la fois immuables (sexe, génétique) et modifiables (nutrition, activité physique) de ces maladies, la prise en compte de  l’inflammation apporte aujourd’hui un levier supplémentaire pour agir. Reste à trouver l’origine de l’inflammation elle-même. Et c’est là que les regards se  tournent vers le microbiote…

Favoriser la fonction protectrice du microbiote

Comme l’a souligné le docteur Armelle Leturque, directrice de recherche au CNRS, dans le cadre de la JABD, « les maladies métaboliques ont montré des changements considérables dans la composition du microbiote et des comportements alimentaires. La question de la participation du système immunitaire intestinal à l’inflammation dans les maladies métaboliques est donc légitime.  » Ainsi, au-delà de son rôle protecteur, le microbiote pourrait également être un acteur majeur du développement de l’inflammation chronique. Dès lors, tout l’enjeu consiste à entretenir, voire reconstituer, un microbiote intestinal capable d’améliorer l’inflammation et, par conséquent, la santé.
Pour réaliser cet objectif, l’alimentation représente un atout efficace et accessible à tous au quotidien. « Les nutritionnistes recommandent de privilégier les aliments riches en fibres (fruits et légumes frais) en accordant une attention particulière à ceux qui ont une fonction prébiotique avérée, autrement dit qui favorisent les « bonnes bactéries », comme le poireau, l’oignon, la choucroute, la chicorée et les aliments fermentés, préconise le docteur Cassuto, nutritionniste. A l’inverse, on limitera les aliments manufacturés, riches en graisses saturés et denses en calories, dont la structure peut contribuer à déséquilibrer le microbiote. »
La capacité à mieux détecter, quantifier et caractériser l’inflammation est ainsi devenue un enjeu majeur pour prévenir les conséquences de l’inflammation et lutter plus efficacement contre le surpoids impliqué dans l’obésité, le diabète et tant d’autres maladies. C’est sur cette base solide que les acteurs de la recherche et de la médecine font aujourd’hui porter leurs efforts pour élaborer des recommandations personnalisées ainsi que des stratégies thérapeutiques ciblées. C’est aussi un motif supplémentaire pour inciter les acteurs de la prévention à renforcer la sensibilisation des consommateurs à l’impérieuse nécessité d’adopter une alimentation équilibrée, diversifiée et associée à une activité physique régulière.

1.    Source : Institut Pasteur de Lille, Vivre mieux, juin 2016
2.    « Le microbiote intestinal à l’ère de la métagénomique », JABD, 1er février 2013
3.    Source  : www.inserm.fr, dossiers et informations  : « Le microbiote »

 

UN AUXILIAIRE DE SANTÉ POLYVALENT

Le microbiote intestinal intervient dans de nombreuses pathologies, à  différents niveaux. En voici quelques exemples.
Cancer : certaines tumeurs seraient liées à un déséquilibre de la flore bacté-rienne ou à la présence de micro-organismes spécifiques. Un microbiote sain et équilibré accroît l’efficacité des traitements anti-cancéreux, et l’analyse du microbiote pourrait devenir le premier outil de diagnostic thérapeutique.
Maladies neuro-psychiatriques : l’intestin contient des cellules nerveuses qui assurent le fonctionnement du système digestif. Il semblerait qu’elles soient connectées aux cellules nerveuses du cerveau avec lesquelles elles communiquent. La modification du microbiote pourrait modifier l’information transmise au système nerveux central et créer un dysfonctionnement potentiellement impliqué dans la dépression, l’autisme, la schizophrénie, les troubles bipolaires et les maladies neuro-dégénératives (Alzheimer, Parkinson…).
Source : Inserm

Probiotiques ou prébiotiques ?

Depuis quelques années, ces deux appellations ont fait leur apparition dans les médias et dans les catalogues de compléments alimentaires censés apporter un bénéfice santé. Au plan scientifique, elles incarnent deux nouvelles voies thérapeutiques explorées pour modifier la composition du microbiote.
Les probiotiques sont des micros organismes vivants qui apportent directement des bactéries bénéfiques pour la flore intestinale. Le plus connu est l’ultra-levure, et certains aliments fermentés en contiennent (choucroute, kéfir, miso japonais). Parallèlement, une nouvelle méthode de traitement a été expérimentée avec succès : la transplantation du microbiote fécal d’un donneur sain vers un patient souffrant d’une infection de l’intestin, et récalcitrant à tous les traitements.
Les prébiotiques sont des composants de l’alimentation non digestibles utiles à la croissance ou à l’activité de certaines populations de bactéries dont on souhaite encourager la prolifération. Quelques aliments courants riches en prébiotiques naturels : la racine de chicorée, les alliacées (oignon, ail échalote), le poireau, les choux, l’orge, la banane, certaines épices (curcuma, cannelle).


Documents supports :
Grain de Sucre n°45